

L’équation qui veut qu’une croissance continue est égale à un bien-être croissant pour l’humanité est une croyance et non une réalité.
La croissance économique actuelle est d’abord la croissance des inégalités au Nord comme au Sud. L’opulence parfois outrancière de 20% de la population mondiale se nourrit de la précarité et de la misère des 80% restants. Pour que quelques uns consomment davantage et moins cher, d’autres consomment moins et gagnent leur vie dans des conditions de plus en plus dures. Quand le Nord (sauf ses laissés pour compte) est bien au-delà du nécessaire et de l’utile pour vivre, le Sud (sauf ses nantis) n’a même pas les moyens de couvrir ses besoins élémentaires (santé, éducation, logement, alimentation).
Les dégâts provoqués par la surconsommation des pays « riches » sont déjà là : changements climatiques, épuisement des ressources non renouvelables, pollutions et déchets, atteintes à la santé... Ces dégradations, touchent en premier lieu les plus pauvres, ici et là-bas. Et la mondialisation économique en est le catalyseur... Caractérisée par la libre circulation des marchandises, elle se réserve les bénéfices financiers et reporte sur les nations, la prise en charge des coûts de réparation et de fonctionnement : atteintes à l’environnement, à la santé et au travail, investissements dans les infrastructures de communication (aéroports, autoroutes, ports)... Quant aux futures générations, elles paieront au prix fort notre gestion frauduleuse de la planète. À court terme, le Capitalisme (pas plus qu'une économie de type marxiste), n’est ni soutenable ni pacifique.
Le Développement Durable, version verte du capitalisme, n'a pas plus d'avenir. Ne retenant que l’aspect économique du développement et la durabilité des profits des multinationales, il est donc lui aussi synonyme de développement mortifère. Un développement infini dans un monde fini est une chimère économique et une aberration sociétale!
La construction d’alternatives suppose de cesser de penser le bien-être des peuples (tout particulièrement au Nord) prioritairement en termes de production croissante, de richesse économique, d’augmentation du P.I.B.. Cette construction doit impérativement échapper à la tyrannie de la Croissance ! Pour ceci nous devrons tous opérer un “décloisonnement de nos imaginaires”, pour inventer des modes de vies alliant solidarité, sobriété, convivialité et démocratie. C'est à ce chantier politique, au sens le plus noble du terme, que nous convient les “objecteurs de croissance”.
Le 17 septembre 2007, juste avant de se donner la mort avec son épouse, le philosophe André Gorz avait transmis un article à la revue EcoRev'. La décroissance est au cœur du dernier texte de cette figure de vie intellectuelle française : « La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d'autres rapports sociaux. En leur absence, l'effondrement ne pourrait être évité qu'à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d'une économie de guerre.« La sortie du capitalisme aura donc lieu d'une façon ou d'une autre, civilisée ou barbare. »
En 1977, dans son ouvrage Écologie et liberté (éditions Galilée), André Gorz affirmait déjà : « Un seul économiste, Nicholas Georgescu-Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources limitées finira inévitablement par les épuiser complètement [les ressources naturelles], et que la question n’est donc point de ne pas consommer de plus en plus, mais de consommer de moins en moins : il n’y a pas d’autre moyen de ménager les stocks naturels pour les générations futures. C’est cela, le réalisme écologique. On lui objecte habituellement que l’arrêt ou l’inversion de la croissance perpétuerait ou même aggraverait les inégalités et entraînerait une détérioration de la condition matérielle des plus pauvres. Mais où donc a-t-on pris que la croissance efface les inégalités ? Les statistiques montrent le contraire. (…) L’utopie ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l’actuel mode de vie ; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible. »
Pour rentrer dans la décroissance, la première étape est de prendre conscience de son conditionnement. Le vecteur majeur de ce conditionnement est la télévision. Notre premier choix sera de s’en libérer. Comme la société de consommation réduit l’humain à sa dimension économique — consommateur —, la télévision réduit l’information à sa surface, l’image. Média de la passivité, donc de la soumission, elle ne cesse de régresser l’individu. Par nature, la télévision exige la rapidité, elle ne supporte pas les discours de fond. La télévision est polluante dans sa production, dans son usage puis comme déchet.
Nous lui préférerons notre vie intérieure, la création, apprendre à jouer de la musique, faire et regarder des spectacles vivants... Pour nous informer nous avons le choix : la radio (sans pub), la lecture (sans pub), le théâtre, le cinéma (sans pub), les rencontres, etc.
Plus qu’un objet, l’automobile est le symbole de la société de consommation. Réservée aux 20 % les plus riches des habitants de la Terre ; elle conduit inexorablement au suicide écologique par épuisement des ressources naturelles (nécessaires à sa production) ou par ses pollutions multiples qui, entre autres, engendrent l'augmentation de l’effet de serre. L’automobile provoque des guerres pour le pétrole dont la dernière en date est le conflit irakien. L’automobile a aussi pour conséquence une guerre sociale qui conduit à un mort toutes les heures rien qu’en France. L’automobile est un des fléaux écologique et social de notre temps.
Nous lui préférerons : le refus de l’hypermobilité. La volonté d’habiter près de son lieu de travail. La marche à pied, la bicyclette, le train, les transports en commun.
Refuser de prendre l’avion, c’est d’abord rompre avec l’idéologie dominante qui considère comme un droit inaliénable l’utilisation ce mode de transport. Pourtant, moins de 10 % des humains ont déjà pris l’avion. Moins de 1% l’emprunte tous les ans. Ces 1 %, la classe dominante, sont les riches des pays riches. Ce sont eux qui détiennent les médias et fixent les normes sociales. L’avion est le mode de transport le plus polluant par personne transportée. Du fait de sa grande vitesse, il artificialise notre rapport à la distance.
Nous préférerons aller moins loin, mais mieux, à pied, à bicyclette ou en train, en bateau à voile, avec tous les véhicules sans moteur.
Le téléphone portable doît être utilisé de manière responsable : avons-nous réellement besoin des "fonctions avancées" ou présentées comme telles par la publicité des opérateurs ?
Nous préférerons au portable le téléphone, le courrier, la parole, mais surtout, nous tacherons d’exister par nous-même au lieu de chercher à combler un vide existentiel avec des objets.
La grande distribution est indissociable de l’automobile. Elle déshumanise le travail, elle pollue et défigure les pourtours des villes, elle tue les centres-ville, elle favorise l’agriculture intensive, elle centralise le capital, etc. La liste des fléaux qu’elle représente est ici trop longue pour être énumérée ici.
Nous lui préférerons : avant tout moins consommer, l’autoproduction alimentaire (potager) puis les commerces de proximité, les marchés, les coopératives, l’artisanat. Cela nous conduira aussi à consommer moins ou à refuser les produits manufacturés.
Ou mieux, manger végétarien. La condition réservée aux animaux d’élevage révèle la barbarie technoscientifique de notre civilisation. L’alimentation carnée est aussi une grave problématique écologique. Mieux vaut manger directement des céréales plutôt que d’utiliser des terres agricoles pour nourrir des animaux destinés à l’abattoir. Manger végétarien ou manger moins de viande doit aussi déboucher sur une meilleure hygiène alimentaire, moins riche en calories.
Quand on achète une banane antillaise, on consomme aussi le pétrole nécessaire à son acheminement vers nos pays riches. Produire et consommer local est une des conditions majeures pour rentrer dans la décroissance, non dans un sens égoïste, bien sûr, mais au contraire pour que chaque peuple retrouve sa capacité à s’autosuffire. Par exemple, quand un paysan africain cultive des fèves de cacao pour enrichir quelques dirigeants corrompus, il ne cultive pas de quoi se nourrir et nourrir sa communauté. (voir texte “ "Dix objections majeures au commerce équitable")
La société de consommation nous laisse le choix : entre Pepsi-Cola et Coca-Cola ou entre le café Carte noire et la café “ équitable ” Max Havelaar. Elle nous laisse de choix de consommateurs. Le marché n’est ni de droite, ni du centre, ni gauche : il impose sa dictature financière en ayant pour objectif de refuser tout débat contradictoire et tout conflit d’idée. La réalité serait l’économie : aux humains de s’y soumettre. Ce totalitarisme est paradoxalement imposé au nom de la liberté, de consommer. Le statut de consommateur est considéré comme supérieur à celui d’humain.
Nous préférerons nous politiser, comme personne, dans les associations, les partis, pour combattre la dictature des firmes. La démocratie exige une conquête permanente. Elle se meurt quand est elle abandonnée par ses citoyens. Il est aujourd’hui temps de lui insuffler les idées de la décroissance.
La société de consommation a besoin de consommateurs serviles et soumis qui ne désirent plus être des humains à part entière. Ceux-ci ne peuvent alors tenir que grâce à l’abrutissement, par exemple, devant la télévision, les “loisirs”, la consommation de neuroleptiques (Prozac...) ou de psychotropes (licites : alcool... ou illicites...)
Au contraire, la décroissance économique a pour condition un épanouissement social et humain. S’enrichir en développant sa vie intérieure. Privilégier la qualité de la relation à soi et aux autres au détriment de la volonté de posséder des objets qui vous posséderont à leur tour. Chercher à vivre en paix, en harmonie avec la nature, à ne pas céder à sa propre violence, voilà la vraie force.
Les idées sont faites pour être vécues. Si nous ne sommes pas capables de les mettre en pratique, elles n’auront pour seules fonctions que de faire vibrer nos ego. Nous sommes tous dans le compromis, mais nous cherchons à tendre à plus de cohérence. C’est le gage de la crédibilité de nos discours. Changeons et le monde changera.
Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive. A vous de la compléter. Mais si nous ne cherchons pas à tendre vers cette recherche de cohérence, nous serons réduit à nous apitoyer très hypocritement sur les conséquences de nos propres mode de vie. Evidemment, il n’est pas de mode de vie “ pur ” sur la Terre. Nous sommes tous dans le compromis et c’est bien ainsi.